De l’art de jouer avec la mise en page

Un petit billet pour vous livrer quelques indications sur la mise en page. Vous n’avez pas peur de la technique pure? Tant mieux! Allons y jeter un œil, il y a des astuces non négligeables à y trouver…

La mise en page ne doit pas être précoce

La plupart des auteurs débutants ont tellement de choses à apprendre pour écrire que la mise en page passe souvent au même plan que les relectures, c’est à dire loin derrière l’écriture. C’est une très bonne chose. Vous n’avez pas intérêt à brider votre muse trop vite avec ce genre de détail, au risque qu’elle finisse par vous claquer la porte au nez. Et oui, les muses sont susceptibles, elles apprécient peu qu’on les freine dans leurs inspirations. Alors, commencez par les écouter, et noircissez le papier avec tout ce qu’elles vous donnent.

Mais une fois que vous avez un premier jet, et qu’il comporte tous les éléments essentiels d’une bonne histoire, il n’est pas négligeable de consacrer au moins une relecture aux paragraphes et à la mise en page.

Le paragraphe est un outil

Cette relecture doit se faire avec quelques notions essentielles en tête. D’abord, un paragraphe c’est un bloc. Un ensemble de phrase. Là dessus tout le monde est d’accord. Mais beaucoup de gens négligent son réel impact au niveau de l’information. Le paragraphe doit être pris comme un tout. Un ensemble fini, qui n’a pas d’autre but que d’amener une idée. Une seule. Pourquoi? Parce que le regard de votre lecteur, lorsqu’il va passer d’un paragraphe à l’autre, va fatalement faire une pose. Oh, elle ne durera pas beaucoup plus qu’une centaine de millisecondes, mais cet intervalle, cette pause, est un moyen parfait pour laisser au cerveau le temps d’intégrer une idée. Une seule. Celle qui doit le marquer pour l’instant. Et cette idée doit servir à préparer le terrain pour la suivante. Et ainsi de suite.

Le paragraphe est un outil. Un outil très puissant pour l’écrivain, pour construire un enchainement logique d’idées dans l’esprit de son lecteur, et l’amener pas à pas là où l’auteur veut le conduire.

De l’art de jouer avec la mémoire du lecteur

Ce que nous enseignent la neurologie et les sciences cognitives, c’est que la mémoire à court terme, la mémoire de travail, celle où le cerveau entasse gaillardement toutes les informations qu’il récolte d’un coup avant de les trier, ne dure qu’une trentaine de seconde. Dans cet intervalle de trente secondes, votre lecteur va parcourir environ 150 mots, en moyenne. Regardez vos écrits. ça devrait correspondre à peu prés à un paragraphe, voire deux. Pourquoi? Parce qu’à l’expiration de ce délais de trente seconde, le cerveau va faire un choix. Il ne va conserver qu’une seule information, qu’il va soigneusement entreposer dans la mémoire de moyen terme.

Vous voyez où je veux en venir? Dispenser un maximum d’information dans un paragraphe, c’est le meilleur moyen pour que votre lecteur n’en garde aucune trace. Et vous vous exposez à l’effet bien ressentit du “lapin qui sort du chapeau” au final. Si, lorsque vous concluez votre roman, votre lecteur se demande “mais d’où ça sort, ça?”, c’est que l’information essentielle qui pouvait l’amener à comprendre ce qui se déroule est passée à la trappe. Noyée dans le bruit de fond.

Par contre, donnez une seule information par paragraphe, et vous créerez une empreinte dans la mémoire de votre lecteur. Le genre d’empreinte qui servira à ce qu’il ne perde pas le fils de votre histoire, même quand il aura refermé le bouquin parce qu’il y avait le repas à préparer… Ecrire, c’est transmettre de l’information. Donnez-vous les meilleures chances qui soient pour le faire au mieux.

Vos lecteurs ne lisent pas vos livres

En psychologie cognitive, les chercheurs ont déterminé que la zone qui est utilisée par un lecteur pour lire se concentre sur une toute petite partie de la rétine. Cette partie s’appelle la fovéa. La lecture en elle-même, les choses réellement lues par vos lecteurs, est appelé empan de lecture. Comment fonctionne un empan? D’abord, le cerveau, ce gros fainéant, n’identifie réellement que trois ou quatre lettres précisément. C’est la taille de la fovéa. Le reste est traité par la zone périfovéale (qui se situe autour de la fovéa) et est évalué à trois ou quatre lettres à gauches, et six à dix lettres à droites. Ceci chez les gens qui ont apprit à lire de droite à gauche. La zone périfovéale a une  perception moins précise, plus floue. La perte d’acuité visuelle est compensée par des mouvements oculaires très rapides.

Vous comprenez beaucoup mieux pourquoi il est si difficile de traquer les fautes dans vos manuscrits… Le cerveau préfère photographier les mots de loin, vaguement, histoire d’aller plus vite en besogne.

De fait, je suis navrée de vous le dire, mais vos lecteurs ne lisent jamais complètement vos livres. Au plus, photographient-ils quelques mots par ci par là… Décevant, hein? Oui, je sais. Parce que vous, vous vous êtes bien fatigués à tous les écrire, ces mots. En intégralité… Mais regardez le bon côté des choses : vous pouvez en profiter.

Un jeu de rythme

Donc, si on se pose sur ces chiffres, votre lecteur va embrasser d’un seul coup environ une dizaine de lettres. Il reconnaitra le mot qui passera dans la fovéa, et se servira de la vision périfovéale pour préparer la lecture du mot suivant. De plus, les mots courts, de moins de trois lettres, ne sont pas traités par la fovéa. Seuls les mots longs, à partir de six à dix lettres, le sont. C’est la raison pour laquelle ces derniers entrainent une baisse de rythme dans la perception du lecteur. Votre lecteur lira vos mots longs, et pendant qu’il le fait, il prépare la lecture du prochain, en sautant les courts.

Beaucoup d’écrivains basent leur rythme sur les phrases. C’est une bonne stratégie : le cerveau à tendance à noter les points. Ce sont des repères, pour lui, et il en a besoin, à peu prés comme un nageur qui nage sous l’eau à besoin de reprendre de l’air. C’est donc très facile de servir de la taille des phrases pour introduire un rythme de lecture, et beaucoup d’écrivains le font spontanément. Les phrases longues permettent de faire des pauses, et les phrases courtes augmentent la rapidité de l’action. Mais ne se servir que de ça, c’est négliger la puissance de la taille des mots.

Soyons clairs : ce n’est pas parce que vous avez un  mot de dix lettres dans un paragraphe d’action que votre effet sera raté. Mais vous pouvez jouer sur les proportions de mots longs et courts et sur la taille des phrase pour raccourcir ou rallonger le rythme. C’est une façon simple d’arriver à ses fins, et qui vous aidera lorsque vous serez en panne de synonymes. En tant qu’écrivains, nous avons tous nos mots préférés. On appelle ça le champ lexical. Il est très difficile de sortir de son champ lexical propre. Mais être capable de le faire pour accentuer une action, ou une pause, voilà qui est réellement écrire…

De l’art de construire un paragraphe

Attention à ne pas passer à côté de votre sujet lorsque vous découpez votre texte en paragraphe. Il ne s’agit pas simplement de mettre des retours à la ligne au petit bonheur la chance. D’accord, on a vu qu’un paragraphe, c’est une idée. Mais au risque de vous décevoir, un paragraphe, c’est aussi une construction. L’idée doit d’abord être mise en relation avec le paragraphe précédent, être clairement exposée, et permettre d’introduire l’idée suivante, donc le paragraphe suivant… Et les trois choses doivent se faire dans cet ordre, sans en oublier aucune. Oui, je sais, c’est contraignant. Mais comprenez que votre livre n’est pas seulement une histoire, aussi belle soit-elle. C’est aussi une cathédrale. Et comme toute construction magnifique, elle doit se faire selon une organisation. C’est Aristote qui l’a dit, pas moi…

Je ferais un autre post sur la dimension fractale de la narration, vous allez voir, ça va être une vraie partie de plaisir… Si, si…

La phrase unique à la ligne

Voilà un moyen simple d’être percutant! Lorsque l’œil est obligé d’aller chercher la phrase suivante à la ligne, vous obtenez deux effet : le cerveau est obligé de faire une pause, ce qui lui donne le temps de traiter l’information du paragraphe précédent. Donc, il la mémorise. En même temps, vous lui fournissez directement l’information suivante sans prendre le temps de la préparer. Là, on tombe sur un autre effet : le contraste. Le cerveau en est friand, ça le sort de sa routine. Un mini-électrochoc, qui attire l’attention sur un point précis. Evidemment, à vous de décider quelle information vous allez mettre en exergue… Et comme tout choc, utilisez-le avec parcimonie. Sinon, l’effet disparait (ou pire, est ressentit comme agaçant par le lecteur…).

En conclusion

J’imagine bien que toutes ces information peuvent être de nature à faire un peu peur. Quoi, vous pensiez qu’écrire c’était facile? Pas tout à fait, mais ça peut devenir un vrai jeu, si vous le voulez bien… Et si vous avez en vous une histoire qui vous tiens à cœur, n’hésitez pas à la mettre sur le papier, sans vous soucier de ces conseils. Ces informations ne doivent êtres prises en compte que lors des relectures, lorsque vous êtes en train de peaufiner votre bébé, anxieux à l’idée que votre histoire ne plaira pas. Utiliser ces petits trucs peut grandement arranger les choses. Clignement d'œil

Et Vous?

Oui, et vous? Utilisez-vous les paragraphes et le champ lexical, dans vos ré-écritures? N’hésitez pas à nous le dire dans vos commentaires…

 

SOURCES

Aristote, De la Poésie.

Colder C., Gaonac’h D. (2004) Lire et comprendre : psychologie de la lecture. Paris, Hachette

Ferrand L. (2001), Cognition et Lecture, Bruxelle, De Boeck

Ionescu S., Blanchet A. (2006) Psychologie cognitive et bases neuropsychologiques du fonctionnement cognitif. Paris, Presse Universitaire de France

 

3 thoughts on “De l’art de jouer avec la mise en page

  1. Merci pour cet article très intéressant. Pour ma part, je reste accrochée à mon apprentissage. Un paragraphe, une idée mais je transgresse parfois quand je vois qu’à l’oeil, mon paragraphe est trop long ou au contraire, trop court. Donnant à la page une apparence hachée. Ne compte plus alors que le plaisir de la lecture 🙂

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