Neurones Miroirs : l’inférence et la conceptualisation des situations

A l’origine

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager les travaux du professeur Lawrence Barsalou, directeur du département de psychologie de l’université d’Emory, à Atlanta (USA). L’article dont je tire ces données a été publié dans la revue scientifique Cortex en 2013. Il fait référence à des concepts poussés en science cognitive. Il est donc volontairement tronqué pour permettre à la fois d’exposer les définitions, et de présenter l’essentiel des idées exploitables dans la rédaction d’un roman. Par contre, ces dernières sont purement de mon cru, libre à vous d’adhérer à mes hypothèses, ou non. N’hésitez pas, dans ce cas, à nous dire ce que vous en pensez, et pourquoi.

Je précise également que je n’ai pas de formation en sciences cognitives. Si vous êtes compétents dans ce domaine, toute précision ou rectification sera la (les) bienvenue(s).

Définitions et concepts

Alors, nous allons encore une fois parler des neurones miroirs, mais nous allons aller un peu plus loin dans les processus cognitifs associés. Pour commencer, c’est quoi, la cognition ? C’est, grosso modo, comment la pensée s’effectue. Vous pensez. Comme tout le monde. Mais savez-vous comment vous le faites ? Non ? Moi non plus. Or, les spécialistes des sciences cognitives, eux, le savent. Ou du moins, ils échafaudent des hypothèses et des modèles pour arriver à comprendre comment ça marche.

Voici donc l’exposition du modèle du Pr Barsalou, qu’il a nommé Pattern Completion Inferences within Situated Conceptualizations (PCIwSC). Ce que l’on peut grossièrement traduire par profil d’accomplissement d’inférences dans des situations conceptualisées. Vous ne comprenez pas plus en français ? Rassurez-vous, c’est normal. Ne vous inquiétez pas, on va clarifier tout ça.

Selon cette approche, le cerveau est une architecture de situations conceptualisées (Barsalou, 2003, 2009; Barsalou et al., 2003;Wilson-Mendenhall et al., 2011; Yeh and Barsalou, 2006).

EXEMPLE : vous sortez de chez vous. La bruine froide se colle à votre peau. Sous l’éclairage jaunâtre du lampadaire, la vieille guimbarde n’a pas bougé. L’homme, caché dans son pardessus, vous jette un regard torve avant de s’engouffrer dans l’habitacle.

Votre perception de la situation que vous êtes en train de vivre est multiple. Vous voyez la rue. Vous sentez la pluie et le froid. Vous savez que vous êtes debout, face à l’homme qui monte dans la voiture. Chacune de ces informations provient d’une source différente dans le cerveau. Par exemple, le gyrus parahippocampique et les lobes parietaux réalisent votre position corporelle et vos sensations, les régions de la ligne médiane corticale vous informent qu’un homme est en face de vous, le flux ventral reconnait la voiture, le système moteur vous informe que vous êtes debout et se tient prêt à enregistrer votre prochain pas, et ainsi de suite… Toutes ces informations passent par des courants de traitements parallèles dans le cerveau. Chacune des informations qui en provient est conceptualisée. Elle n’est plus l’information brute, elle devient une idée. Comme les éléments de la situation sont perçus et conceptualisés individuellement, une conceptualisation d’un plus grand ordre les intègre en un tout cohérent de ce qui est en train de se dérouler. Tout est incorporé dans une conceptualisation de la situation (Cs) qui interprète et représente la situation que vous êtes en train de vivre.

Mode de fonctionnement

Donc, lorsqu’on dit que le cerveau est une architecture de situations conceptualisées, ça veut tout simplement dire que le cerveau va traiter la situation pour en faire une abstraction. Un concept. Un stéréotype. Bon, c’est bien malin, ça, mais il en fait quoi, ensuite ? Tout simplement, il le range dans la mémoire. Mais ce n’est pas un stockage définitif. Le concept peut-être rappelée à tout moment lorsque une situation analogue se présente (la pluie, la rue, l’homme qui monte dans sa voiture). Mais ce n’est pas tout ! Le plus important à savoir, c’est que le même concept peut-être rappelé lorsqu’une seule partie de la situation est rencontrés (la pluie, dans une autre rue, sans voiture). A ce moment-là, la situation conceptualisée se ré-installe dans le cerveau, mais également dans le corps, rappelant l’intégralité des émotions et sensations auxquelles elle est associé (Barsalou 2003). Connaissez-vous la madeleine de Proust, dans le célèbre A la recherche du temps perdu ? C’est la saveur du petit gâteau qui ressuscite l’intégralité des souvenirs de l’auteur. Et c’est loin d’être un cas isolé. Nous avons tous des souvenirs d’enfance marquants. Cherchez un peu. Vous en avez trouvé un ? Bravo. Vous venez de rappeler un profil d’accomplissement d’inférences dans une situation conceptualisée. Vous voyez que ce n’est pas si difficile, finalement… Cet effet a été démontré scientifiquement (Barrett, 2006; McDonough Lebois et al., 2013; Wilson-Mendenhall et al., 2011).

Avantages

Quel est l’intérêt, me direz-vous ? La représentation globale d’une situation permet une mémorisation plus rapide que si le cerveau devait traiter chaque information séparément. Mais ce n’est pas le seul avantage. Le processus inverse, le rappel de la mémoire, gagne également en vitesse et en efficacité, même s’il perd en spécificité. Par exemple, des objets sont reconnus plus vite lorsqu’ils sont associés à une scène connue (Biederman, 1981). Les mots sont reconnus plus rapidement dans des phrases organisées que dans des chaines dépourvues de sens (Marslen-Wilson and Tyler, 1980). la compréhension de texte découle continuellement des textes lus (Metusalem et al., 2012). Dans chaque cas, des informations qui arrivent au cerveau (appelé index ascendants) activent les concepts de situations correspondants qui, en retour, activent les perceptions, actions, et états internes susceptibles d’être pertinentes, comme des inférences descendantes. Notre cerveau joue en permanence à stocker des boites d’informations et à les déstocker pour en récupérer des parties.

 

brain memoire cerveau

Notre nouvelle mascotte vous plait? Je l’ai appelé Brain. Clignement d'œil

Imitation en miroir

Et les neurones miroirs, dans tout ça ? Et bien, j’y arrive. Le même principe s’applique à l’imitation en miroir. Pour rappel, les neurones miroirs s’activent lorsque l’individu vit ou effectue une action, mais également lorsqu’il est témoins de la même action effectuée par un tiers. Le principe cognitif des situations conceptualisées s’applique au fonctionnement des neurones miroirs, c’est-à-dire que de visualiser une situation déjà vécue va entrainer le rappel du souvenir le plus proche, avec tout son cortège d’émotions, de réactions physiques, de processus d’anticipations… Vous comprenez mieux pourquoi les films sont aussi efficaces, et drainent tant de personnes au cinéma…

Dans ce cadre, les profils d’activation multiples des neurones miroir ne peuvent pas exister. Au lieu de ça, les neurones sont typiquement orientés vers une tache unique (par exemple la vision, l’action,…), mais peuvent également être activé par les inférences via le profil d’accomplissement d’inférences. Ce dernier est étroitement lié à d’autres apprentissages par imitation (Brass and Heyes, 2005; Cooper et al., 2013; Heyes, 2011; Keysers and Perrett, 2004). Et il peut ainsi expliquer les variations individuelles d’apprentissage : les concepts de situations stockés ne sont pas les mêmes d’une personne à l’autre.

Répercussions sur la mémorisation

Ce concept est intéressant car son approche est révolutionnaire. La plupart des théories actuelles supposent que l’apprentissage passe par une abstraction. Cette théorie induit que la mémorisation est un processus dynamique, stockant et déstockant en permanence, modifiant chaque conceptualisation de situation pour l’enrichir de nouvelles expériences vécues.

Applications… Si on veut

Alors, c’est bien joli, tout ça, mais on en fait quoi ? L’idée principale à retenir, que la théorie soit fondée ou non, est que le cerveau ne mémorise pas partiellement, mais en bloc. Par contre, le rappel des concepts peut-être fait par une seule partie du tout. A mon sens, il y a plusieurs façons d’exploiter ce mode de fonctionnement :

1) Pour qu’une situation soit conceptualisée, elle doit faire intervenir plusieurs courants de traitement de l’information cérébraux : la proprioception (les réactions corporelles), les émotions, les sensations, la reconnaissance des autres (et dans ce cas, il s’agit des personnages), le décor, les objets. A tout ceci, le lecteur associera automatiquement un état mental, et enregistrera donc d’autant mieux les actions et les évènements proposés par l’auteur. Donc, si vous voulez que les scènes que vous écrivez marquent, utilisez tous les sens, toutes les voies d’activation possible du cerveau.

2) Si, en tant qu’auteur, vous présentez des situations qui sont susceptibles de faire appel à des conceptualisations chez le lecteur, vous induirez automatiquement les réactions émotionnelles et physiques associées. C’est la notion de « vécu » du récit.

3) Une même situation, une fois conceptualisée, entrainera un schéma de pensée où le lecteur anticipera. En effet, vu qu’il rappelle le concept de sa mémoire, il sait quelle action à eu lieu dans la situation analogue qu’il a rencontré en premier. Il va s’attendre à ce que le  même schéma se reproduise. Quelle merveilleuse opportunité pour le surprendre ! Et la surprise est une des émotions clefs pour accrocher les lecteurs…

Voilà pour ce billet, finalement très long, sur la théorie des profils d’accomplissement d’inférences dans des situations conceptualisées. Je vais très bientôt faire d’autres billets sur les modèles cognitifs de la compréhension de la narration.

Et vous, quel est votre avis sur cette théorie ? Voyez-vous d’autre moyens de l’exploiter ?

SOURCES :

Barrett LF. Solving the emotion paradox: Categorization and the experience of emotion. Personality and Social Psychology Review, 10: 20e46, 2006.

Barsalou LW. Perceptual symbol systems. Behavioral and Brain Sciences, 22: 577e660, 1999.

Barsalou LW. Situated simulation in the human conceptual system. Language and Cognitive Processes, 18: 513e562, 2003.

Barsalou LW. Continuity of the conceptual system across species. Trends in Cognitive Sciences, 9: 309e311, 2005.

Barsalou LW. Grounded cognition. Annual Review of Psychology, 59: 617e645, 2008.

Barsalou LW. Simulation, situated conceptualization, and prediction. Philosophical Transactions of the Royal Society of London: Biological Sciences, 364: 1281e1289, 2009.

Barsalou LW, Niedenthal PM, Barbey A, and Ruppert J. Social embodiment. In Ross B (Ed), The Psychology of Learning and Motivation. San Diego: Academic Press, 2003: 43e92.

Barsalou LW, Sloman SA, and Chaigneau SE. The HIPE theory of function. In Carlson L and van der Zee E (Eds), Representing Functional Features for Language and Space: Insights from Perception, Categorization and Development. Oxford: Oxford University Press, 2005: 131e147.

Barsalou LW. Mirroring as Pattern Completion Inferences within Situated Conceptualizations. cortex 49 (2013) 2951e2953.

Biederman I. On the semantics of a glance at a scene. In Kubovy M and Pomerantz JR (Eds), Perceptual Organization. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates, 1981: 213e253.

Brass M and Heyes CM. Imitation: Is cognitive neuroscience solving the correspondence problem? Trends in Cognitive Sciences, 9: 489e495, 2005.

Cooper RP, Cook R, Dickinson A, and Heyes CM. Associative (not Hebbian) learning and the mirror neuron system. Neuroscience Letters, 540: 28e36, 2013.

Heyes CM. Automatic imitation. Psychological Bulletin, 137: 463e483, 2011.

Keysers C and Perrett DI. Demystifying social cognition: A Hebbian perspective. Trends in Cognitive Sciences, 8: 501e507, 2004.

Marslen-Wilson WD and Tyler LK. The temporal structure of spoken language understanding. Cognition, 8: 1e71, 1980.

McDonough Lebois LA, Wilson-Mendenhall CD, Simmons WK, Barrett LF, and Barsalou LW. Learning emotions. Manuscript under review, 2013.

Metusalem R, Kutas M, Urbach TP, Hare M, McRae K, and Elman JL. Generalized event knowledge activationduringon-line language comprehension. Journal ofMemory& Language, 66: 545e567, 2012.

Nosofsky RM and Zaki SR. Exemplar and prototype models revisited: Response strategies, selective attention, and stimulus generalization. Journal of Experimental Psychology Learning, Memory, and Cognition, 28: 924e940, 2002.

Ray ED and Heyes CM. Imitation in infancy: The wealth of the stimulus. Developmental Science, 14: 92e105, 2011.

Ross BH. Remindings in learning and instruction. In Vosniadou S and Ortony A (Eds), Similarity and Analogical Reasoning. New York: Cambridge University Press, 1989: 438e469.

Wilson-Mendenhall CD, Barrett LF, Simmons WK, and Barsalou LW. Grounding emotion in situated conceptualization. Neuropsychologia, 49: 1105e1127, 2011.

Yeh W and Barsalou LW. The situated nature of concepts. American Journal of Psychology, 119: 349e384, 2006

3 thoughts on “Neurones Miroirs : l’inférence et la conceptualisation des situations

  1. Bravo pour cet article, la vulgarisation est un vrai talent.
    Ces concepts ont été utilisés également dans la création des outils PNL. Je les applique dans la vie quand j’anime une formation ou une réunion. Pour respecter le meilleur canal de chacun.
    Et je les oublie quand j’écris ! Merci pour ce partage

  2. Pingback: Interview d’auteur : Chris Simon

  3. Merci pour cette explication scientifique qui met des mots sur des technique de communication reprises à grande échelle. Merci pour cet apport. Sylvue

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